Cela faisait quelques jours qu'une odeur cadavérique empuantissait l'appartement d'Ana. Ce ne pouvait être que quelque rongeur crevé, parfaitement dissimulé. Elle eut beau fouiller partout -sous
les meubles, derrière le lave-linge et même dans les canalisations- rien n'y fit. Elle ne parvenait pas à localiser la source de ces miasmes putrides.
Par ailleurs, la jeune femme mettait un point d'honneur à offrir à ses éventuels visiteurs la vision d'un logement impeccablement tenu. C'était une question de fierté personnelle. Mais cette
fois, son ego était olfactivement mis à mal. De plus en plus mis à mal. Durant cette semaine, l'odeur n'avait fait qu'empirer, semblant tout imprégner. Dans les armoires, les sachets de lavandes
exhalaient leurs derniers soupirs. Des diffuseurs de parfums n'émanaient plus qu'une agonie de printemps.
Cette nuit-là serait la dernière nuit qu'elle passerait ici. Il n'était plus possible de dormir sereinement tellement les effluves étaient insoutenables. Il fallait absolument trouver l'origine
du problème. Dès demain, elle squatterait chez sa meilleure amie, Judith. Regonflée par cette bonne résolution, Ana se glissa énergiquement dans ses draps.
« Des draps mortuaires » susurra une voix à son oreille. La frayeur dégonfla son enthousiasme. Personne. Bon sang, les vapeurs nocives embrumaient son cerveau! Elle se raisonna. Pas
question de se laisser embarquer par une imagination débordante.
Elle se recoucha.
L'odeur n'avait jamais été aussi palpable qu'en ce moment. Elle se matérialisait en une boule oppressante qui comprimait sa cage thoracique. Elle s'insinuait jusque dans sa bouche, engluant sa
langue, obstruant sa gorge. Ana suffoqua. Elle se débattit. Elle se noya. Cette saleté voulait la tuer. Elle se débattit. L'odeur voulait la tuer. La tuer. La tuer.
La jeune femme se redressa brutalement, haletante. Une froide transpiration collait à son dos sa légère chemise de nuit. Elle avait rêvé, bien sûr. Et pourtant... Pourtant elle pouvait encore
sentir le bâillon fantôme par delà sa glotte. Sa poitrine était encore douloureuse de la pression qu'elle avait subie.
Ana fixa l'obscurité. Les poils de ses bras se hérissaient. Une chair de poule parcourait son épiderme. Elle frissonna. Elle avait peur, horriblement peur. Non! Elle n'avait pas rêvé. Tout cela
était réel. Mais pourquoi? Que se passait-il? Ses cordes vocales vibraient, s'apprêtant à hurler une terreur glaciale, lorsqu'un flash traversa son esprit. Se pouvait-il que ces phénomènes aient
une explication aussi absurde?
Elle chercha à tâtons la corde d'une lampe de chevet et enclencha l'interrupteur. Au lieu d'une clarté rassurante, seule une lumière terne émanait de l'ampoule. Cette odeur d'outre-tombe
n'agissait pas seulement dans sa tête ou sur son corps. Elle n'alourdissait pas seulement l'atmosphère. Elle enveloppait chaque élément d'une noirceur insaisissable et maléfique.
"Cette odeur est vivante!" souffla à nouveau la voix.
Des doigts cadavériques s'insinuèrent dans le corsage de la jeune femme et caressèrent ses seins. Ana bondit en arrière et se recroquevilla contre son oreiller. Personne. Il n'y avait personne.
Elle baissa les yeux vers la peau pâle de ses fruits jumeaux. Cinq traces verdâtres, légèrement phosphorescentes, s'y trouvaient. Quelques asticots, gras et luisants, se tortillaient dans le
sillon de sa poitrine. Ana hoqueta d'horreur. Elle frappa son torse en gestes saccadés, totalement paniquée. Elle se dévêtit en hâte et jeta sa chemise de nuit en boule, dans un coin de sa
chambre.
L'odeur sembla reculer. Ana tenta de respirer profondément pour reprendre le contrôle de ses nerfs. Elle saisit le livre posé sur sa table de nuit. Férue de tradition chinoise et souhaitant
opérer des changements dans sa vie, elle avait acheté un ouvrage sur le Feng-Shui, dix jours auparavant. Le Feng-Shui était basé sur le fait qu'en modifiant l'agencement des meubles d'une pièce,
notre champ d'énergie chi s'en trouvait modifié. Du moins Ana le croyait. 2tait-il possible qu'elle eut fait une erreur? Avait-elle par mégarde laisser entrer de l'énergie chi négative,
voire maléfique, dans son petit F3? Pourtant, elle avait suivi les conseils donnés et... Avec des yeux emplis d'effroi, elle vit le livre sauter de ses mains. Les pages tournaient toutes seules,
dans un sens et dans l'autre, de plus en plus vite. Elles produisaient un son terrifiant. Elles emblaient ricaner. Soudain, le ballet démoniaque cessa. Le livre s'immobilisa, ouvert. Ana, qui
l'avait pourtant étudié en profondeur, ne reconnut pas les pages qui brillaient d'un éclat sombre. Elle ne le toucha pas. L'idée même de l'effleurer la répugnait. Elle observa le schéma
illustrant le feuillet. Le hasard avait fait qu'elle avait agencé ses meubles exactement comme sur le dessin. Hasard ou destin? La légende indiquait: "invoquer les démon par le Feng-Shui. Ainsi,
sans le vouloir, elle avait libéré les esprits malfaisants enfermés dans les murs de son F3!
L'odeur se fit plus pesante que jamais, sentant la victoire toute proche, guettant sa victime. Bien qu'il n'y eût pas le moindre souffle d'air, le carillon éolien tinta, comme une
invitation à fuir. En proie à une terreur incoercible, Ana se rua vers la porte. Cette dernière subit d'irréelles distorsions et une face démoniaque en surgit. Le diable s'abattit sur la jeune
femme. Des griffes invisibles, impitoyables enserrèrent son coeur qui explosa.
Le lendemain, les gendarmes constatèrent le décès. Ils avaient été avertis par une habitante de l'immeuble, affolée par les bruits désordonnés qui émanaient de l'appartement voisin. La cause de
la mort était incompréhensible et l'enquête ne mena à rien. Les parents de la jeune femme récupérèrent les effets personnels. Ils offrirent à sa meilleure amie quelques objets qui avaient
appartenus à leur fille. Parmi eux, un livre traitant du Feng-Shui. Judith, pensa qu'en appliquant les conseils écrits dans l'ouvrage, elle ferait moins douloureusement le deuil d'Ana. Elle se
promit de modifier son environnement aussitôt que possible.
Fin
Zazou
juillet 2008
vos petits mots